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Salima Naji est la figure emblématique de la sauvegarde du patrimoine bâti du sud marocain.

Depuis plus de dix ans, elle s’investit dans des actions concrètes de sauvetage de kasbahs, de ksours. Non seulement son action a permis de mettre en lumière un patrimoine bien souvent ignoré mais elle permet aussi sa sauvegarde.

Elle mène en effet, des actions de restauration du patrimoine du sud marocain en collaboration avec les artisans locaux en privilégiant les matériaux locaux et le respect des techniques ancestrales de construction, et grâce au savoir-faire des maâlem.

Depuis plus de trois ans elle s’est vue confiée la restauration du Ksar Assa, superbe Zawiya du 12ème siècle, l’une des plus grandes et des plus anciennes cités fortifiées du Maroc.

Ce projet ambitieux a aussi permis la mise en place d’une sorte de conservatoire des métiers où l’ensemble des artisans peuvent échanger, exposer leur savoir faire.

Salima Naji est architecte DPLG (diplomée de l’École d’architecture de Paris-La-Villette), et docteur en Anthropologie (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris).

Elle a reçu le Prix Jeunes Architectes, de la Fondation EDF en juin 2004 et a été honorée comme Inspiring women expanding horizons par la Mosaic Foundation à Washington en 2008.

Nous avons eu le souhait de mettre son action en lumière et de lui donner la parole.

SeleKtimmo: Qu’est ce qui a motivé votre engagement dans la sauvegarde du patrimoine architectural marocain et notamment du sud marocain ?

Salima Naji: Le fait qu’il disparaisse, que j’en connaisse son intérêt et sa force, sa diversité et sa richesse méconnue et que je veuille agir. J’étais dans les montagnes des mois durant, pour ma thèse de doctorat, longs séjours réguliers dans l’Atlas et le Maroc présaharien (2000-2007) et en même temps dans des arcanes internationales se préoccupant du sens de l’histoire. Du fait de ma double nationalité et d’une connaissance de la richesse intime du Maroc dit « rural », je savais que je devais agir. Que la perte est irréversible. Que derrière des murs, des architectures, ce sont des pans entiers de patrimoine immatériel qui disparaissent. Ces biens inestimables sont irremplaçables, ils doivent continuer à pouvoir agir et remplir leur rôle auprès de chaque nouvel arrivant sur la Terre. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » disait René Char, je dirais d’aucun testament visible. Il faut avoir une vraie conscience du legs des anciens, on ne refait jamais une époque. Je suis architecte & anthropologue. J’ai choisi l’urgence ; sauver tout ce qu’on peut sauver en aidant les populations locales à en vivre.

SeleKtimmo: Parlez nous de la double action à la fois de sensibilisation et de restauration comme celle du Ksar ASSA que vous menez ?

Salima Naji: C’est tout le sens de mon travail pour le Ksar d’Assa : faire comprendre aux gens la valeur de leur patrimoine, leur redonner la confiance en ce patrimoine – si galvaudé, on charge le pisé de tous les maux – et les accompagner. Outre les plans, où j’essaie soit de retrouver des formes perdues soit de retrouver l’essence d’un lieu, j’explique, je conseille, je montre des reportages sur le Siwa en Egypte ou sur Carcassonne, je mets la main à la pâte. Ma grande réussite à Assa est que le ciment n’a jamais été utilisé : aucun porteur de projet ne m’a dit qu’il renonçait aux techniques traditionnelles. Au contraire, ils ont rivalisé de beauté ! Les porteurs de projets ont compris la valeur d’usage de chaque matériau. Nous avons commencé par les remparts, (le Ksar a une surface de près de 3 hectares), les borjs et des mosquées. Désormais nous finalisons une dizaine de demeures de particuliers transformées en gîtes, restaurants, musées, cybers, etc. L’Agence du Sud finance cette opération pilote qui est exceptionnelle par ses résultats.

Salima Naji © droits réservés

SeleKtimmo: Pourquoi ce patrimoine qui vous est cher n’est il pas encore reconnu à sa juste valeur ?

Salima Naji: Parce qu’il n’y a pas de ligne budgétaire qui le concerne. Le jour où cela existera paradoxalement beaucoup de gens s’y intéresseront pour des résultats très artificiels. Je prône une restauration faite par les habitants eux-mêmes, pas du Disneyland. Restaurer ne coûte pas cher, pour le moment. Aujourd’hui il y a un refus de mener de micro-actions en faveur du patrimoine avec des micro-budgets – ce que je prône pour le patrimoine rural – parce que le système et les instances internationales de type Unesco ou Pnud ne veulent voir que des consultations en millions qui justifient l’utilisation de « consultants » inutiles et budgétivores. Exogènes au lieu, ils n’en ont cure. Alors que chaque site est unique. Ensuite, il y a ce code imbécile de l’urbanisme qui dans ce pays qui a pourtant plusieurs millénaires d’utilisation du pisé, le condamne. Sans réflexion profonde sur l’usage des matériaux, le pisé ou les techniques traditionnelles, sont considérées comme non performantes. Par contre le mauvais béton mal enchâssé dans des semelles de fondation inexistantes, ne leur pose pas de problème. Ceci fait un mal fou aux vallées présahariennes, il serait temps d’agir ! Il faut aussi souligner que beaucoup d’entrepreneurs ne souhaitent pas travailler en matériaux traditionnels, parce qu’il est plus difficile de tricher qu’avec des sacs de ciment… La modestie des budgets de restauration, la non-possibilité de détourner de l’argent, renforcent une position de mépris des techniques traditionnelles.

SeleKtimmo: La dégradation de ce patrimoine bâti se poursuit elle ? Peut-on parler véritablement de destruction ?

Salima Naji: La destruction a lieu parce que les maîtres-artisans aujourd’hui sont persuadés que les techniques de leurs aïeux sont mauvaises, ils usent du matériau miracle (ciment) et effacent une mémoire. Progressivement ceux qui ont toujours utilisé ces techniques s’en détournent pour leurs maisons, leur quotidien. On rentre dans l’ère du plastique. Utiliser de la terre crue devient difficile, fastidieux, une sorte de must, et non quelque chose de naturel. L’authenticité tant prônée pourrait disparaître si seuls les étrangers installés dans ce pays lui reconnaissent une valeur. Il y a une destruction des sites, des paysages, de l’environnement. Sous prétexte de modernité, on efface ce qui gêne. Ce qui rappelle la misère, ce qui est associé au déclassement social. Le pisé, les modes de vie agraires, certaines traditions font honte à ceux qui devraient en être fiers. Je connais des ministres, des personnalités, nés dans la terre crue et qui la haïssent pour tout ce qu’on lui associe de glèbe et de non-distinction sociale. Il y a une vraie non-confiance culturelle en son pays, et c’est pour cela que la destruction est profonde. Il faut prendre les choses en main et faire une sensibilisation nationale. D’où aussi les émissions que j’ai suscitées sur les chaînes nationales en montrant d’abord les intéressés dans leur dignité. On sauve pour les usagers et sans démagogie, pas pour les touristes !


Salima Naji © droits réservés

SeleKtimmo: Aujourd’hui votre action est reconnue comme on a pu le voir au travers des spots télévisés “A la rencontre de sur TF1″ ?

Salima Naji: Oui, dans des Racines et des Ailes, sur TV5, sur la Cinquième, j’ai reçu des prix, de vrais encouragements : mais cette action est possible aujourd’hui parce qu’elle rencontre une vraie prise de conscience et des pouvoirs publics et de la société civile. En quelques années dans ce pays, on vient de comprendre. Mais c’est aussi hélas parce que tout s’est accéléré, que la perte est là. Irrévocable. C’est bien et en même temps ça annonce la fin : souvenez-vous de la phrase de Jean Genet : « “L’agonie de certains monuments est plus significative encore que leur heure de gloire. Ils fulgurent avant de s’éteindre.”

SeleKtimmo: Avez-vous des soutiens financiers, des mécènes ? On sait que vous avez personnellement réinvesti de l’argent pour la sauvegarde des sites.

Salima Naji: J’ai investi la première fois le Prix « Jeunes architectes » de la fondation EDF (8000 euros en 2004) et depuis je n’ai pas cessé, mais c’est une goutte d’eau dans un océan : j’investis mon temps, je fais souvent de beaux panneaux pour les gens, une mise en valeur locale des actions et des personnes, je ne compte pas – autant de gestes gratuits souvent non compris de l’extérieur – parfois je paie des ouvriers quelques semaines pour sauver quelque chose qui me semble important mais urgent. Par exemple, je l’ai fait pour le grenier d’aguellouy (Amtoudi, région de Guelmim) pendant plusieurs années, pour rendre ce que l’on m’avait donné en humanité, je le fais actuellement dans le quartier où je me suis établie à Tiznit. Désormais, je suis de plus en plus sollicitée par des gouverneurs, des présidents de commune, des associations qui désirent mener une action patrimoniale. Leurs budgets sont souvent modestes, mais leurs ambitions sont nobles, du coup on construit un vrai échange. Se crée une dynamique positive. J’aurais pu rester en Europe et y mener une vie très confortable et tranquille. J’ai préféré l’action patrimoniale, j’adore ! On me fait aussi parfois des dons pour appuyer certaines actions, des ONG, des ambassades me confient des budgets. Mais c’est vrai que globalement c’est plutôt les étrangers qui comprennent profondément le sens de mon action mais souvent ils n’ont pas les capacités pour passer à l’action opératoire. Parce que l’Europe est passée par là après-guerre et qu’elle a perdu tant de choses. Des leçons devraient être tirées pour sauver notre trésor de patrimoine en lui rendant d’abord ce qui fait sa spécificité : il est vivant. Ne faisons pas de ce pays un musée !

SeleKtimmo: Pouvez-vous nous parler de votre idée de label Villages sauvegardés ?

Salima Naji: Cette idée hélas doit faire encore son chemin. Elle venait du constat d’une perte des qualités patrimoniales de petits villages charmants du fait d’expatriés mal enrichis, qui revenus chez eux, désiraient étaler leur « fortune » en d’énormes blockhaus de béton de 5 à 7 niveaux. De même les constructions étatiques de pachaliks ou de sièges de communes, de dispensaires ou d’écoles introduisent des formes artificielles et participent de l’enlaidissement les villages. Toutes ces constructions hors échelle, qui n’ont pas l’intelligence des « architectures sans architectes » défigurent paysage et environnement immédiat. Un haut responsable à qui dernièrement, je disais qu’il fallait sauver des maisons du XVIème de la région de Tata et arrêter l’hémorragie du ciment me disait : « On recouvrira tout cela d’un enduit terre ». On ne peut pas parler tourisme et laisser faire ces défigurations. Ce n’est pas juste une histoire d’habit, de couleur à recouvrir, c’est à chaque fois une architectonique spécifique (des modes de construire) et un mode de vie (des modes d’habiter). Mais ce sera sans doute compris quand ce sera trop tard. Alors je ne m’arrête plus !

Pour aller plus loin: Salima Naji est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages reconnus sur les architectures vernaculaires du sud marocain : Art et architectures berbères du Maroc (2001). Portes du sud marocain (2003) et Greniers collectifs de l’Atlas, patrimoines du Sud Marocain (2006).

Site web: Salima Naji .

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