Architecte au Maroc: hommage à Elie Azagury - SeleKtimmo


Architecte au Maroc: hommage à Elie Azagury

Par SeleKtimmo


L’Association Casamemoire revient sur la carrière de l’architecte marocain Elie Azagury à l’occasion des un an de sa disparition.

Cela fait un peu plus d’un an qu’ Elie Azagury nous a quitté. Doyen des architectes marocains, il a eu une longue carrière de près de soixante ans avec une production aussi riche que variée.

Azagury a, en effet, réalisé aussi bien des villas pour des particuliers, dont la sienne connue pour son style unique, que des bâtiments administratifs (écoles, tribunaux, banques), des sites balnéaires et touristiques, ainsi que des habitats sociaux qui ont été au centre des plans d’urbanisme des années 1950.

D’ailleurs, le logement de masse et l’habitat social étaient une constante dans sa carrière, dictée probablement par ses valeurs sociales proches de celles des pays de l’Europe de l’Est de l’après-guerre. L’architecte a travaillé seul mais a également collaboré durant toute sa carrière avec de nombreux confrères (Zévaco, Tastemain,…). On retrouve son travail dans tout le Maroc : à Casablanca bien sûr, mais aussi à Tanger, dans le Nord du pays et à Agadir où il a participé activement à la reconstruction de la ville après le tremblement de terre de 1960.

Outre sa carrière d’architecte, l’homme était connu pour être un véritable globe-trotter. Il a parcouru le monde et a beaucoup voyagé : Asie, Amérique, Europe, ce qui a certainement fortement influencé son style architectural, unique par ailleurs, dont les lignes violaient les règles les plus élémentaires de la physique comme un défi, face à la rigidité des règles. Elie Azagury s’est fortement impliqué dans la gestion du métier d’architecte. Il a été le premier président marocain de l’ordre des architectes après l’indépendance. Sans compter qu’il a été le leader du groupe CIAM Maroc lors des débats sur l’urbanisme de même qu’il a produit de nombreux écrits dans le cadre de sa participation à la revue Carré Bleu.

Architecte, mais également artiste dans l’âme, Elie Azagury était un homme aux ressources multiples fougueux et idéaliste jusqu’à la fin de sa vie, qui a marqué l’histoire de l’architecture moderne marocaine et influencé le travail de générations de confrères, amis et disciples qui se souviendront toujours de lui.

Hommage à Elie Azagury

Élie Azagury est né à Casablanca en 1918 et il y décède à l’âge de 91 ans. Premier architecte marocain diplômé, il a été formé à l’École des beaux-arts de Paris de 1937 à 1946 (atelier Hérault) puis à celle de Marseille (atelier Beaudouin), et enfin, après deux ans passés chez Michel Aimé à Megève après l’occupation de la zone libre, de nouveau à l’École des beaux-arts de Paris (atelier Perret). Il a travaillé deux ans à Stockholm chez l’architecte anglais Ralph Erskine.

En 1949, il retourne à Casablanca où il ouvre sa propre agence dans laquelle il va rester en activité jusqu’en 2007. Initialement située dans le quartier résidentiel d’Anfa, l’agence sera par la suite déplacée dans un immeuble de Marius Boyer avenue Hassan II.

L’oeuvre d’Azagury est variée aussi bien en termes de type de bâtiments qu’en styles architecturaux. Il réalise des villas d’un fonctionnalisme organique et inventif, dont la célèbre villa Schulmann (1951).


Photo:villa Schulmann

L’influence suédoise est perceptible dans de nombreux bâtiments d’Elie Azagury: le groupe scolaire Longchamp de Casablanca (1954) en est un exemple frappant, alors que sa maison personnelle (1962) est d’un néo-brutalisme manifeste. Les années 1950 connaissent une grande réflexion sur l’urbanisme et le logement social avec l’application de la fameuse théorie de «l’habitat pour le plus grand nombre».

Azagury fait partie des architectes qui vont participer à ce mouvement. Il dessine et construit le quartier d’habitations populaires du Derb Jdid (1957-1960), où il crée, en collaboration avec de nombreux autres architectes, des logements répondant à la trame 8×8 établie par M. Ecochard.


Photo : Derb Jdid


Photo: Immeuble Jonquille

Azagury réalise également des bâtiments administratifs tels que l’Office national du thé (avec Henri Tastemain), ainsi que le tribunal d’Agadir dans le nouveau centre ville Agadir lors de la reconstruction qui a suivi le séisme destructeur de 1960.

Il dirige également entre 1970 et 1980, l’aménagement de la station balnéaire méditerranéenne de Cabo Negro , et poursuit la recherche d’une architecture à la fois fidèle à l’éthique du Mouvement moderne et sensible aux conditions marocaines.

Photo: Cabo Negro

Curieux, révolutionnaire, Azagury aime les artistes. Ses créations s’en ressentent et la touche artistique est facilement perceptible dans les oeuvres de l’architecte, de même qu’inversement, celles-ci ont inspiré de nombreux artistes. Elie Azagury était un bâtisseur qui n’imaginait pas ses édifices sans oeuvre d’art. Côté architecture, il a travaillé avec Auguste Perret, connu Richard Neutra, Le Corbusier et Alvar Aalto. Il a étudié aussi bien Ludwig Mies van der Rohe qu’Antonio Gaudí ou Frank Lloyd Wright. L’architecte était un adepte du métissage qui a toujours défendu fermement l’architecture moderne. L’architecte qu’il était aimait mélanger les styles de ces prédécesseurs avec le sien propre, apportant une touche personnalisée à ses oeuvres. Ainsi, ses travaux, qui comme nous l’avons déjà cité, étaient partagés entre commandes publiques et privées, illustrait parfaitement ce métissage dont Azagury était friand : tantôt proches du style international, tantôt brutalistes, d’autres fois attachés au vocabulaire vernaculaire marocain.

Les voyages d’études d’Azagury l’ont mené partout dans le monde – Chine, ex-URSS, Mexique, Brésil, Pérou, Guatemala, Etats-Unis – et ont encore plus enrichi sa vision artistique, de même que l’a fait la fréquentation assidue de peintres et sculpteurs, dont certains étaient aussi ses amis. Il a déclaré avoir beaucoup appris à leur contact et s’être même ainsi débarrassé d’une certaine raideur dans ses conceptions plastiques. « Avec eux, j’ai aussi appris à mieux rêver et l’absolu a pris parfois les chemins de l’irrationnel », a-t-il énoncé dans le catalogue de l’exposition que lui avait consacrée la maison de l’architecture du Poitou-Charentes. Il ne faut surtout pas s’en étonner : César faisait partie des relations privilégiées de l’architecte ! L’artiste néo-réaliste a résidé trois mois chez Azagury durant les évènements de mai 1968 pendant que celui-ci travaillait sur le projet important de l’aménagement touristique de Cabo Negro, au Nord de Maroc. Dans le cadre de ce projet, Azagury étudiait du mobilier pour ce vaste complexe, notamment un projet de chaise en plastique. En l’accompagnant chez le fabricant, César a eu le coup de foudre pour une bouteille publicitaire de Judor, qu’il a transformé aussitôt en ready-made. Dans la foulée, le sculpteur a réalisé une fontaine pour Cabo Negro. César a encore contribué à l’oeuvre d’Azagury en réalisant un hommage à Eiffel pour le hall de la banque du Maroc à Casablanca, l’extension de l’édifice signé Azagury. Pour la Bank Al Maghreb à Agadir, Azagury fait appel à Bernar Venet, Bernard Quentin et Chaibia pour apporter une touche artistique supplémentaire au bâtiment.

D’ailleurs, on retrouve ces mêmes artistes dans la collection privée de l’architecte proposée à la vente à Rennes. La liste des noms de cette collection relève d’un Who’s who artistique, puisqu’on y croise aussi bien Takis que Roberto Matta, Gianni Bertini, Mimo Rotella, Wifredo Lam ou Mimi Benoît Parent, pour ne citer que ceux-là. Une affaire d’amitié artistique éclectique, en somme.

Architecte de renom, fervent défenseur du mouvement moderne, artiste sensible et talentueux, Azagury s’est également beaucoup impliqué dans différentes organisations professionnelles. Il était membre du Congrès International des Architectes Modernes (C.I.A.M) et du Cercle d’Etudes Architecturales de Paris. Il a également collaboré à la revue «Le Carré Bleu» et assuré la présidence du Conseil Supérieur de l’Ordre des Architectes au Maroc de 1958 à 1971.

Source : Casamémoire: Association de sauvegarde du patrimoine architectural du XXe siècle au Maroc, Newsletter de Mars 2010.

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